Jeudi 26 novembre 2015

La Nef des fous de Jérôme Bosch restaurée

 

La Nef des fous de Jérôme Bosch restaurée

Seule oeuvre des collections du Louvre attribuée à la main de Jérôme van Aken, dit Bosch (Bois-Le-Duc, vers 1450 ─ Bois-Le-Duc, 1516), La Nef des fous retrouve les salles du musée après une restauration fondamentale de douze mois au Centre de recherche et de restauration des musées de France (C2RMF).
Suivie par une commission constituée d’experts français et étrangers, cette restauration nécessaire a consisté à alléger les vernis encrassés et à supprimer des repeints. Elle a ainsi permis de retrouver le coloris riche et lumineux de la palette de l’artiste, de redonner son véritable aspect à la composition et aussi de confirmer un changement de lecture de l’iconographie du tableau.

S’il s’agit en effet d’un tableau très stable du point de vue de son support de chêne, l’oeuvre souffrait d’un état de présentation particulièrement insatisfaisant : assombrissement général dû à un vernis d’aspect brun-noir imitant une patine ancienne, nombreux repeints débordants ayant partiellement modifié la composition originale, notamment en affectant le motif principal du mât.
L’oeuvre sera prêtée successivement à l’exposition « Jheronimus Bosch ─ Visions of genius » au musée Noordbrabants de Bois-le-Duc (Pays-Bas), du 13 février au 8 mai 2016, puis à l’exposition « Bosch. The Centenary Exhibition », au musée du Prado à Madrid, du 31 mai au 11 septembre 2016.

Histoire de l’oeuvre
La Nef des Fous de Jérôme Bosch a été donnée au Louvre en 1918 par un de ses conservateurs, Camille Benoit, qui l’avait vraisemblablement acquise dans les toutes premières années du XXe siècle sur le marché parisien. On ne dispose toutefois d’aucune précision sur ce point et l’histoire du panneau antérieurement à son arrivée dans les collections du Louvre reste à ce jour inconnue.

Un tableau jamais restauré
Depuis son entrée au Louvre il y a presqu’un siècle, le tableau n’avait fait l’objet que de quelques légers bichonnages à l’occasion de prêts à des expositions (1967) ou de nouveaux accrochages dans les salles (1993).
Aucune restauration fondamentale n’avait été effectuée et son état de présentation, sous un épais vernis sombre, dénoncé dès les années 1950, empêchait d’appréhender le tableau avec précision et d’y vérifier le bien-fondé des intuitions de la critique stylistique récente de l’oeuvre de Bosch.
La recherche a en effet mis en évidence, par étapes successives, dans la seconde moitié du XXe siècle, la parenté de la Nef des fous avec trois autres panneaux de dimensions comparables (Washington, New Haven et Rotterdam) susceptibles d’être, comme lui, non pas des oeuvres autonomes, mais les éléments dispersés d’un petit retable démembré.

La restauration
Un panneau aux nombreux repeints appartenant à un ensemble démembré
Un examen attentif de la matière picturale, puis les investigations du Laboratoire et les tests de nettoyage ont permis de mettre en évidence, entre 2012 et 2014, que la Nef des Fous du Louvre était bien le fragment supérieur d’un volet consacré aux deux péchés de gourmandise et de luxure dont la partie inférieure est conservée à la Yale University Art Gallery de New Haven.
Les accidents de conservation survenus lors dédoublage et du découpage du panneau avaient occasionné, vraisemblablement à la fin du XIXe siècle étant donné la nature des pigments, des repeints dont le dégagement a permis de faire ressurgir non seulement la palette originale du paysage, claire et lumineuse, mais aussi plusieurs détails du bas de la composition qui avaient été masqués par incompréhension. On retrouve ainsi aujourd’hui, au bas du panneau du Louvre, le haut de l’entonnoir qui sert de couvre-chef à un homme éméché chevauchant un tonneau flottant dans la moitié supérieure du panneau de Yale, ainsi que le haut de la branche qu’il tient, le verre qui flotte près de lui et le pied d’un nageur dont l’autre se trouve lui aussi sur le panneau de Yale.
Inversement, les feuillages supplémentaires étoffant le mât de cocagne et la colline brune sommairement ajoutée à droite sur la ligne d’horizon ont pu être ôtés lorsque la preuve a été faite qu’ils n’étaient autres que des repeints ajoutés pour masquer les usures du ciel et en meubler la limpide vacuité, si caractéristique de bien d’autres compositions de Bosch.

La renaissance du paysage
La restauration a tout à la fois révélé l’ampleur aérienne et la clarté du paysage et redonné du relief aux figures du premier plan, auparavant épargnées par les repeints mais noyées dans un fond très retouché et assombri. Le nettoyage a d’autre part remis en lumière, entre le ciel et l’eau, un horizon d’un bleu très lumineux correspondant à une côte sur laquelle se profilent encore sur la droite, bien que très usés, quelques vestiges d’architectures.

Le dessin sous-jacent
La restauration a d’autre part renouvelé la question très complexe et plus que jamais ouverte du rapport qu’entretient le tableau, qui comme tous les éléments du triptyque, présente un dessin sous-jacent très méticuleux exécuté de la main gauche, avec un dessin de même sujet conservé au département des Arts graphiques. Bien que la facture de ce dessin très libre et exécuté au lavis ne corresponde pas davantage au style de Bosch dessinateur, ses principales indications s’accordent étroitement avec les éléments du paysage dévoilés par le récent nettoyage. Nul doute que les deux expositions prévues en 2016 permettront aux historiens de l’art, grâce à la confrontation des oeuvres, d’affiner le regard porté sur l’oeuvre de Bosch et de son atelier.
La restauration de la Nef des Fous a été menée au C2RMF en 2014-2015 par Agnès Malpel, sous l’égide du département des Peintures du musée du Louvre et en concertation avec le Bosch Research and Conservation Project.
Elle a été suivie par une commission internationale de restauration à laquelle ont participé trois restaurateurs étrangers – Luuk Hoogstede, Jill Dunkerton et Griet Steyaert – et Philippe Lorentz, professeur d’histoire de l’art à l’Université de Paris IV, spécialiste de la peinture flamande du XVe siècle.

Nouvelle lecture iconographique
La confirmation par la restauration de l’appartenance à un triptyque permet aussi de renouveler certaines des questions posées par cet ensemble.
La juxtaposition de la Gloutonnerie de Yale – en fait plutôt l’allégorie de l’ivresse et de la luxure – et de La Nef des Fous, qui représente en vérité une allégorie de la gourmandise sous la forme d’une assemblée de goulus dans une barque à la dérive se disputant une galette en présence d’un fou avéré, permet de reconstituer le volet d’un petit triptyque.
Son pendant, conservé à la National Gallery de Washington et traditionnellement intitulé La Mort de l’avare, montre les péchés d’envie et d’avarice.
Les revers en grisaille de l’ensemble des volets sont quant à eux identifiables avec les deux panneaux associés du musée Boymansvan Beuningen de Rotterdam, qui figurent, sous les traits d’un colporteur en haillons, une sombre image de la Vie humaine.
L’ensemble formait ainsi à l’origine un triptyque dont le panneau central demeure à ce jour la seule partie manquante. Il était consacré aux péchés capitaux, thème dont l’oeuvre de Jérôme Bosch offre plusieurs autres interprétations. Détaché de ce contexte et érigé en tableau autonome, la Gourmandise est devenue, sans doute autour de 1880-1900, une nef des fous, par analogie de motif avec les illustrations du fameux ouvrage de Sébastien Brant portant ce titre, paru à Bâle en 1494 avec des gravures sur bois en partie attribuées à Albrecht Dürer.
Loin d’être dépourvu de sens, cet amalgame n’en est pas moins une extrapolation qu’explique aisément la dimension moralisatrice de l’iconographie mise en oeuvre par le peintre, sans doute autour de 1500. Aussi fondée que soit la relation avec cette satire contemporaine, le tableau n’en est aucunement l’illustration stricte et directe.