Juinllet 2020

 

Le musée du Louvre acquiert un exceptionnel « primitif » espagnol : 
Sainte Face et Vierge en buste

 

 

Le musée du Louvre acquiert un exceptionnel « primitif » espagnol : 
Sainte Face et Vierge en buste

Le Louvre annonce l’acquisition par le département des Peintures d’un très important panneau espagnol, peint vers 1450 à Valence. Il représente d’un côté une Sainte Face et de l’autre un visage de la Vierge, dit « Véronique de la Vierge ». La vente s’est faite de gré à gré, par l’intermédiaire de la maison Christie’s. 
Présentée en 1904 à la grande exposition des primitifs français du musée du Louvre comme une œuvre avignonnaise, elle faisait alors partie de la collection du comte Paul Durrieu (1855-1925), lui-même conservateur au département des Peintures et grand connaisseur de la peinture médiévale. Lorsqu’en 2004 elle fut à nouveau prêtée par ses descendants au Louvre pour l’exposition rétrospective des primitifs français, elle avait retrouvé son identité espagnole, plus particulièrement valencienne. Ainsi issue d’une prestigieuse collection et intimement liée à l’histoire du musée, cette œuvre est connue et admirée depuis plus d’un siècle comme un des plus importants Primitifs espagnols présents sur le sol français. 
 
Cette image sainte, qui a gardé ses dimensions d’origine, était sans doute destinée à être régulièrement portée en procession dans la ville ; des traces d’usure révèlent que le panneau devait être souvent manipulé et nous rappellent aujourd’hui, loin de son contexte d’origine, la particularité de sa fonction initiale. Cette œuvre témoigne ainsi de l’engouement que connait l’Occident pour les icônes et les modes de piété venues de l’Empire byzantin. Ainsi l’effigie de la Vierge faisait probablement écho dans la ville à une précieuse icône alors conservée dans le trésor de la couronne d’Aragon et considérée comme peinte de la main de saint Luc. Sur l’autre côté, la Sainte Face était censée donner à voir les traits du Christ tels qu’ils s’étaient imprimés sur le Mandylion – tissu dont la légende dit qu’il fut envoyé au roi d’Édesse par le Christ lui-même. Elle frappait déjà, comme aujourd’hui encore, par son hiératisme et la fixité de son regard qui lui donnent cet aura exotique et comme hors du temps. 
Formellement, la Vierge cite un prototype déjà célèbre alors à Valence, peint vers 1405-1410 par le grand Gonçal Peris Sarrià, encore visible aujourd’hui au musée des beaux-arts de cette ville. Par cette citation, l’auteur du panneau Durrieu inscrit bien son œuvre dans une tradition locale, cela explique aussi sa fidélité au style gothique du début du siècle, comme en témoignent les importants fonds d’or ornés d’exubérants décors végétaux réalisés au poinçon. Mais le peintre du panneau Durrieu s’affranchit dans le même temps de son modèle : il définit plus fermement les volumes, accentue la profondeur des drapés du voile gris de la Vierge et modèle les visages grâce à la lumière. Il manifeste par-là son attention aux innovations picturales développées en Flandres notamment à Bruges dans l’atelier de Jan van Eyck
Selon une proposition récente, l’auteur du panneau Durrieu pourrait être Juan Rexach (documenté de 1431 à 1486) qui domine, avec son alter ego le peintre Jacomart, la production valencienne pendant plusieurs décennies. Tous deux sont les chantres du nouvel art flamand en vogue, et Juan Rexach possédait lui-même un panneau qu’il pensait de la main de Van Eyck. Actifs pour les souverains d’Aragon, en concurrence et parfois en collaboration, Rexach et Jacomart furent longtemps confondus et encore aujourd’hui les attributions sont débattues. Les visages que l’on voit dans les retables monumentaux des années 1450 donnés aujourd’hui à Rexach sont effectivement proches de ceux de ce panneau : on serait dès lors tenté de voir dans ce dernier une de ses œuvres, et manifestement l’une des plus raffinées de sa carrière.
Ainsi beaucoup d’éléments restent bien sûr à éclaircir au sujet de cette peinture, ce qui n’enlève rien à son pouvoir quasi hypnotique et à sa troublante modernité.
 
Son acquisition permet de compléter une collection de primitifs valenciens déjà fort belle pour le début du XVe siècle, période représentée dans les salles du Louvre par des œuvres très diverses de Gonçal Peris Sarrià (Pietà, acquisition 2015 par les Amis du Louvre) ou encore du Maître de Burgo de Osma (Gonçal Peris ?). Désormais ce moment majeur de l’art espagnol qu’est la réception de l’art flamand à Valence sera enfin perceptible grâce à ce magnifique témoignage. 
Le panneau fera aussi écho dans cette salle aux œuvres d’un peintre comme Jaume Huguet, actif à Barcelone, qui incarne une autre compréhension des innovations flamandes ; pour cela, il dessinera un nouveau jalon permettant d’expliciter le lien du premier vers le deuxième cabinet espagnol où les œuvres de la seconde moitié du siècle –Fernando Gallego, le Maître du retable d’Avila (acquisition 2017) ou encore Juan de Flandes –, révèlent une méditation plus aboutie et diversifiée de l’art du nord en Espagne. 
Cette acquisition est bien une excellente occasion de redécouvrir les très beaux primitifs espagnols du musée du Louvre et les salles qui leur sont dévolues. A n’en pas douter, sa haute qualité et son originalité, voire son étrangeté, sauront la faire rayonner parmi les autres chef-d’œuvres.